Observatoire de l’Economie Méditerranéenne

Claude Lévy-Strauss

Un vieil anarchiste de droite fidèle à Marx

dimanche 2 novembre 2008 par Philippe Simonnot

« Au fond je suis un vieil anarchiste de droite…fidèle à Marx », nous a-t-il confié lors d’un entretien en 1986 pour un hebdomadaire parisien. Cette déclaration surprenante, il l’a faite sur un ton tranquille, avec à peine un sourire sur ses lèvres minces, le regard, par contre, pétillant et malicieux. Comme s’il mesurait le chemin parcouru depuis ses années gauchistes de jeune bourgeois.

Claude Lévy-Strauss a failli faire une carrière politique. A la fin de ses années de lycée, il avait rencontré un jeune socialiste belge qui l’avait initié à la littérature de son parti, et bien sûr au Capital de Marx. Ainsi était-il devenu, selon son propre aveu, une sorte de « pupille » du Parti ouvrier belge, promené de coopérative en coopérative, et de maison du peuple en maison du peuple. A la même époque il avait adhéré à la S.F.I.O. Monté en grande dans les rangs du parti français, il était bientôt chargé d’animer le Groupe d’Etudes Socialistes, puis il avait assumé le rôle de Secrétaire Général des Etudiants socialistes.

Il se rend compte de son erreur politique

Ensuite, il part pour le Brésil en 1935 avec le sentiment « un peu ridicule » de représenter la France, et non tel ou tel parti. Quand il rentre, le Front populaire a gagné les élections. Il rejoint sa vieille 16e section, celle du XVI° arrondissement parisien où il avait résidé depuis son enfance. Quand il l’avait quittée, elle était composée d’une ou deux douzaines de militants purs et durs : ouvriers, employés, fonctionnaires des PTT. ; il se retrouve maintenant en compagnie de quelque 200 à 300 camarades du beau monde, attirés par le pouvoir. Il en en est tout refroidi – ce qui n’est pas peu dire quand on connaît le personnage. En fait, il est tout entier « mangé » par son travail théorique, n’écrivant pas une seule ligne qui ne soit fondée en raison à ses yeux ; alors que le jugement politique lui paraît viscéral, à fleur de peau, en contradiction avec cette hygiène mentale. Mais ce qui lui fait abandonner définitivement toute activité politique, c’est le souvenir son activité militante des pacifistes. Réfugié aux Etats-Unis après la débâcle de juin 1940, il se rend compte qu’il s’est trompé lourdement, et il décide que lorsque l’on n’a pas la tête politique on ne se mêle pas de donner des leçons aux autres.

La méthode des modèles

S’il a trahi la vieille gauche SFIO, est-il resté fidèle à Marx ? Sur le plan des idées politiques, certes non. Mais il lui reconnait une dette sur deux points, pour lui, fondamentaux : d’abord, sur le fait que la conscience, qu’elle soit individuelle ou collective, est trompeuse vis-à-vis d’elle-même ; par conséquent, il faut descendre, si l’on veut atteindre certaines réalités plus solides, en dessous du niveau de conscience. Ensuite, Marx aurait inventé la méthode des modèles dans les sciences humaines et sociales. Pour Claude Lévi-Strauss, le Capital n’est rien d’autre qu’un modèle construit en laboratoire que l’on fait fonctionner et que l’on met à l’épreuve des faits sociaux ou ethnographiques. Ce modèle a échoué, mais explique-t-il, c’est parce que Marx a été trop ambitieux, voulant inclure dans ses « équations » un trop grand nombreux de variables. Et c’est justement ce qui fait aux yeux de Lévi-Strauss les mérites du « structuralisme » : ne retenir qu’un petit nombreux de variables.

Sartre, un esprit faux

Il a été d’ailleurs en froid avec les patrons de l’existentialisme. Il avait permis à Simone de Beauvoir, au moment où elle écrivait Le Deuxième Sexe, de venir chez lui consulter les épreuves des Structures élémentaires de la parent. A l’époque, Les Temps modernes de Sartre recrutaient et l’on n’était pas très regardant sur la pureté doctrinale des nouveaux adeptes. L’ambition de l’organe de l’existentialisme était de devenir le centre de la vie intellectuelle parisienne. On devine que Lévi-Strauss n’était pas affamé de ce pain-là. Une fois, il a tenté de réunir dans un même salon Simone de Beauvoir et la grande ethnologue américaine Margaret Mead. Les deux dames étaient restées à chaque extrêmité du tapis, chacune polarisant ses admirateurs, se souvient-il, déçu par leur égotisme. Quant à Sartre, qu’il a fort peu rencontré, il juge tout simplement que c’était un esprit faux, que sa philosophie était centrée sur le sujet, qu’il ne s’était jamais intéressé aux « sauvages » et qu’une seule humanité valait pour lui, cette portion qu’il jugeait comme seule historique.

Blessé, c’est beaucoup dire, mais il a été horripilé par les attaques des féministes. Il n’y peut rien si dans l’immense majorité des sociétés humaines passées et présentes, l’échange porte sur les femmes non sur les hommes. Et surtout cela n’aurait rien changé à sa théorie si cela avait été le contraire : il suffit, dit-il, de remplacer les signes plus par les signes moins dans le tableau des structures élémentaires de la parenté et tout fonctionnait de la même façon.

Le monothéisme le rebute

Afred Métraux a écrit de lui : « Il a tout de l’intellectuel juif ». Il veut bien l’admettre, mais en même temps il affirme haut et fort son agnosticisme. A aucun moment de sa vie, il n’a été troublé par une inquiétude religieuse. Le monothéisme le rebute, toutes ses sympathies allant au… shintoïsme. Sa famille, d’origine alsacienne était montée à Paris au XIX° siècle. Isaac Strauss, son arrière-grand-père paternel était chef d’orchestre à la cour sous Louis-Philippe, puis sous Napoléon III. Avec Berlioz, il avait contribué à l’introduction de Beethoven et de Mendesshon en France ; il avait collaboré avec Offenbach ; c’est lui qui avait écrit le quadrille d’ « Orphée aux Enfers ». Son grand-père maternel était rabbin. Et lui-même avait été levé à l’ombre de la Torah…Cela ne l’a pas empêché de parler l’indigence de la pensée religieuse dans La Pensée sauvage. Il veut dire par là que la pensée religieuse bute toujours sur les mêmes problèmes qui sont peu nombreux , et qu’elle a peu de solutions différentes à offrir. De même pour lui, la pensée mythologique est pauvre, se réduisant à quelque propositions qu’elle met en œuvre inlassablement.

“Si c’est ça le racisme, alors je suis raciste”

On se souviendra longtemps du scandale que Claude Lévi-Strauss a causé en 1971 à l’Unesco dans une conférence où il distinguait entre racisme et xénophobie (Race et Culture). Pour lui, il y avait un risque à dénoncer comme racistes un attachement à certaines valeurs, un manque de goût pour d’autres – attitudes excusables ou blâmables, mais profondément ancrées dans les communautés humaines. Des xénophobes ordinaires que l’on accuserait de racisme se dirait : si c’est ça le racisme, alors je suis raciste ! En plus on met le racisme à tout les sauces : racisme anti-jeunes, anti-femmes, etc…Comment ne pas lui donner raison 33 ans après.

Au fond Claude Lévi-Strauss est un homme du XIX° siècle, son siècle préféré, celui de la pensée scientifique, celui de Jules Verne où déjà les moyens de communication étaient suffisamment développés pour que l’on puisse se transporter d’un bout à l’autre de la Terre sans y passer des années entières mais où continuait à subsister dans une large mesure tout de qui fait la richesse et la diversité humaines. Il y avait encore tant de domaines inexplorés qu’il suffisait de se baisser pour ramasser des trésors. On dit de lui qu’il s’intéressait à des choses qui n’existaient plus. Et il répéte : eh oui, je m’intéresse à des choses qui n’existent plus. Si on lui demande si son savoir a été utile aux hommes du XX° siècle, il répond qu’il ne s’en soucie pas. La connaissance lui semble un but en soi. En particulier, la connaissance de l’homme.


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